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« Les projets de transition ne peuvent être conduits comme des projets industriels »

Conduite de projets de transition

Interview de Pascal Béguin et Valérie Pueyo de l'Université de Lyon

Pascal Béguin et Valérie Puyeo, professeurs en ergonomie à l’institut d’études du travail de Lyon, Université Lumières, expliquent à l’occasion de la publication du rapport de recherche « Conduire les projets de coopérations territoriales », pourquoi ces projets ne peuvent s’appuyer sur la doxa du management ou de la gestion de projets, telle qu’elle est développée depuis plusieurs décennies.

Quel est le point de départ de ce projet de recherche ?

Pascal Béguin : Celui-ci s’est inscrit dans le cadre du programme COOP’TER, piloté par l’ADEME, en partenariat avec ATEMIS, qui soutenait l’accompagnement de coopérations économiques territoriales de transition en s’appuyant sur le référentiel de l’Économie de la Fonctionnalité et de la Coopération (EFC).

L’idée centrale de ce projet de recherche, c’est que le management par projets ou la gestion de projets hérités du modèle industriel ne sont pas adaptés aux projets de transition tels que ceux qui ont été développés dans le cadre du programme COOP’TER et qu’il faut donc inventer d’autres modalités de conduite de projet, différentes de ces dynamiques de pilotage et de management de projets. 

Pourriez-vous préciser votre pensée : pourquoi ces projets de transition ne peuvent pas être menés selon les mêmes modalités que les projets industriels ?

Pascal Béguin : Une donnée essentielle, dont nous n’avions pas forcément compris l’importance au départ quand nous nous sommes plongés dans ce programme, c’est que ce type de projets mobilisent des « communautés créatives » au sein de territoires, soit différents acteurs dont des citoyens, des élus, des associations, qui font œuvre commune pour concevoir des conditions de travail et de vie alternatives à celles qu’ils connaissent actuellement. Cette configuration n’a rien à voir avec des projets industriels où il s’agit d’organiser le travail entre différents concepteurs de métier.

Valérie Pueyo : L’autre point notable est que ces projets dans lesquels s’engagent ces communautés créatives répondent à des problématiques complexes, pour lesquelles il n’existe pas de réponse constituée, de solution toute faite. Il y a donc des cadres d’action collective à créer. 

Comment avez-vous travaillé avec la vingtaine de projets COOP’TER, quelle était votre méthode de recherche ?

Pascal Béguin : Nous avons été associés plus étroitement à la conduite de cinq projets : l’écosystème coopératif alimentaire Luchon Pyrénées Haut Garonnaises (ECA LPHG) porté par la commune de Bagnères-de-Luchon et la Communauté de communes Pyrénées Haut Garonnaises, et les projets portés par Carma, Les Compagnons Bâtisseurs, Le Parc Naturel Régional des Ballons des Vosges et Enercipa. Nous avons pu suivre les autres projets dans le cadre des ateliers et des rencontres du programme. Par ailleurs, nous nous sommes positionnés comme un centre de ressources auprès des pilotes de projet en leur proposant de travailler avec eux sur les problématiques qu’ils pouvaient rencontrer. 

L’idée n’était pas de les observer comme des « entomologistes » pour produire des articles scientifiques, mais d’être à leurs côtés et de réfléchir ensemble sur la manière dont ils pouvaient avancer et de questionner le référentiel des sciences de la conception au regard des problématiques qu’ils rencontraient sur le terrain. 

Valérie Pueyo : Ce référentiel des sciences de la conception est précieux, car il a justement pour but de produire quelque chose d’inédit, qui n’existe pas, ce qui est le propre de ces projets multi-acteurs de transition. Ces derniers impliquent de nouvelles formes de travail, des transformations dans la manière de faire. L’exemple de Bagnères-de-Luchon est parlant : faire coopérer des maraîchers et les cuisines des établissements scolaires induit une modification des gestes métiers dans les cantines, davantage de complexité car l’on doit transformer les produits bruts, calibrés différemment, et cela nécessite des adaptations logistiques. Par ailleurs, le fait que cet écosystème maraîcher soit constitué de petits maraîchers bio diversifiés apporte un surcroît de complexité. 

 

Epluchage légumes Bagnères-de-Luchon

Écosystème coopératif alimentaire Luchon Pyrénées Haut Garonnaises

L’arrivée des produits des maraîchers bio implique une modification des gestes métier
Quelles sont les difficultés auxquels ces projets étaient confrontés et les enseignements que vous avez pu en tirer ?

Pascal Béguin : Beaucoup de projets ont une ambition immense et parfois hors de portée des acteurs. Certains visent notamment la transformation totale, radicale, le « all change ». Or nos travaux confirment l’intuition que pour finir grand, il faut commencer petit. Si l’on veut s’engager dans un processus réellement transformateur, il faut mener des chantiers humbles, « à hauteur d’hommes ». L’une des principales difficultés de ces projets, c’est en effet le risque d’épuisement des acteurs, qui ont souvent d’autres activités à mener à côté de ces projets. Mener à bien ces projets suppose de faire des pauses, de reprendre son souffle, de prendre soin des acteurs en mettant en place des hétérotopies, c’est-à-dire des « espaces protégés » qui permettent à chacun, dans un climat de bienveillance, de dialoguer avec les autres, d’exprimer leurs doutes, leurs difficultés. 

Votre travail a donc consisté à repositionner l’ambition, le périmètre des projets ?

Pascal Béguin : C’est en effet une étape importante. Le projet de Carma, par exemple, se voulait radical et souhaitait embrasser un grand nombre de problématiques : l’urbanisme transitoire, le réaménagement urbain, le bien vivre alimentaire, etc. Tout cela avec 1,5 équivalent temps plein ! Notre travail a consisté avec les acteurs à redéfinir le projet, à faire le deuil de cette ambition tous azimuts. Dans le cas du projet d’écosystème coopératif alimentaire Luchon Pyrénées Haut Garonnaises, notre référentiel a permis aux acteurs de redéfinir les priorités. Les protagonistes du projet souhaitaient au départ s’emparer de la question du foncier agricole, en acquérant des terres pour les mettre à la disposition des maraîchers. Après réflexion, ce chantier a été remis à plus tard, les acteurs s’étant entendus pour dire que la priorité était d’organiser l’interface entre les producteurs et les consommateurs. Identifier le premier chantier par lequel on commence est une étape importante. 
Je reviens du Brésil, où j’ai rencontré un collègue anthropologue qui m’a raconté que dans les favelas, beaucoup de maisons sont habitées, alors que les travaux ne sont pas terminés. Les habitants font « une pause » dans les travaux. Ce qui est intéressant dans cette histoire, c’est que la maison est tout à fait habitable, ce qui est déjà réalisé n’est pas « rien », et son non-achèvement est une façon de laisser l’avenir ouvert. On peut y voir une source d’inspiration pour les projets de transition…

C’est ce que vous appelez dans le document intitulé « Chercher les chemins de l’action » le découpage des chantiers, le fait d’avancer pas à pas ?

Pascal Béguin :  Il faut miser sur la créativité de l’agir. C’est en faisant, qu’on apprend et que l’on trouve le chemin. Conduire un projet de transformation suppose d’articuler les sphères du souhaitable et du possible. Les acteurs s’accordent sur « une volonté relative au futur », confortée par un contrat de base passé entre les différents acteurs. Cette étape est nécessaire pour engager l’action. Cette volonté relative au futur ne doit pas être perçue comme un process clos, mais au contraire, comme un process ouvert sur l’avenir. Le projet initial évolue en fonction des chantiers et des expérimentations. Chemin faisant, certaines voies peuvent se fermer, d’autres se révéler fécondes. Le marcheur ne peut pas faire l’économie du chemin. C’est très différent des projets industriels.

Concrètement, comment avance-t-on « pas à pas » ?

Valérie Pueyo : Cela passe par des mises en situation, par la mise en scène et l’expérimentation des idées issues du souhaitable dans des situations concrètes. Pour prendre un exemple, supposons que l’on souhaite développer le réemploi. Quel scénario dérouler ? Par quoi on commence ? Comment on s’organise ? La seconde étape est celle de l’expérimentation, la troisième, de la réflexivité, pour tirer les enseignements de l’expérimentation. Et la dernière étape est la définition du pas suivant. 

Ceci suppose quel type d’organisation ? 

Pascal Béguin : L’organisation des projets industriels ne fait aucune place aux protagonistes du projet. Dans le cas des projets de transition multi-acteurs, on ne peut se passer d’une « organisation constituante », c’est-à-dire d’une organisation qui fixe les règles du jeu. Il faut définir les frontières spatiales, temporelles et relationnelles de l’organisation et mettre en place des espaces de dialogue et de régulation collectifs, en d’autres termes, des agoras.

Les Compagnons Bâtisseurs ont testé la méthode

Une trajectoire affinée à l’issue d’une réflexion commune

Pendant deux ans, Matthieu Szczepaniak, coordinateur de projets auprès des Compagnons Bâtisseurs Centre-Val de Loire, une association spécialisée dans la lutte contre le mal logement (qui a notamment développé des chantiers d’autoréhabilitation accompagnée pour les publics précaires et la plateforme de réemploi Soli’Bat) et Sarah Lizaldez, ingénieure d’études en ergonomie dans l’équipe de recherche de Pascal Béguin, ont travaillé ensemble dans le cadre du programme COOP'TER. « Ce rapprochement fécond nous a permis de revoir l’ordre des priorités, de nous mettre d’accord sur une trajectoire commune et de scénariser les étapes », précise Matthieu Szczepaniak. Au fil de cette réflexion commune, la mise en place d’une matériauthèque est apparue un préalable important à la constitution d’une filière du réemploi. « Il y avait d’autres sujets évoqués, comme la formation des acteurs du bâtiment au réemploi, mais c’est ce cap-là qui a fait consensus », note Sarah Lizaldez. Aujourd’hui, ce chantier est sur les rails. Une équipe d’acteurs soudée, engagée et focussée sur la matériauthèque est constituée et la métropole de Tours a mis à disposition pour six ans un lieu, le site de de la Milletière.  « A l’origine, le collectif était beaucoup plus large, mais nous l’avons resserré aux « faiseurs » directement concernés, ce qui évite d’épuiser les acteurs », explique Matthieu Szczepaniak. 

Contacts

Pascal Béguin : [email protected]

Valérie Pueyo : [email protected]


Pour aller plus loin : lire le rapport de recherche

Pascal Béguin, Sarah Lizaldez Alastuey, Valérie Pueyo, 2026. Chercher les chemins de l’action.

Interview réalisée par Valérie Lachenaud, journaliste

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