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Soli'bât : quand le réemploi devient une affaire collective
Sur le Grand Narbonne, un écosystème d'acteurs locaux donne une nouvelle dimension à la solidarité dans le bâtiment. Portée par les Compagnons Bâtisseurs Occitanie, la plateforme Soli'bât collecte des matériaux auprès d'entreprises pour les redistribuer aux ménages les plus modestes. Un modèle coopératif concret, au service du mieux loger.
Les Compagnons Bâtisseurs Occitanie accompagnent depuis plus de vingt ans les personnes en difficultés dans l'amélioration de leur habitat. Leur outil phare : l'Auto-Réhabilitation Accompagnée (ARA). Le principe ? Les habitants rénovent eux-mêmes leur logement, encadrés par des professionnels. Mais il reste un obstacle de taille. « Pour les locataires ou propriétaires aux revenus modestes, le coût des matériaux de construction est souvent rédhibitoire et de nombreux projets de travaux sont abandonnés », analyse Véronique Marty, directrice des Compagnons Bâtisseurs Occitanie.
Soli'Bât : une plateforme solidaire, ancrée sur le territoire
C'est ce verrou que la plateforme Soli'Bât entend faire sauter en collectant, stockant et valorisant des matériaux et équipements issus de la dépose de chantiers et des produits neufs (fin de série, défaut d’emballage, etc.) donnés par les fabricants et fournisseurs.
Le modèle a déjà fait ses preuves avec les Compagnons Bâtisseurs de Nouvelle-Aquitaine et du Centre-Val de Loire, mais sans la présence d’acteurs institutionnels.
C’est là que le Grand Narbonne joue un rôle majeur. « Nous avons des intérêts convergents".
Le programme COOP’TER piloté par l’ADEME, en lien avec ATEMIS, a permis dès 2023 de rassembler des acteurs partageant la même vision autour d'un projet qui répond aux enjeux du territoire », explique Véronique Marty. L'ambition dépasse dorénavant largement celle d'une simple plateforme de réemploi : « Nous construisons un écosystème coopératif qui répond à trois enjeux : aider les ménages modestes, réduire les déchets du BTP et lutter contre la précarité énergétique. C'est ça, la force du modèle », poursuit Gwenaëlle Roques, chargée de mission Économie circulaire à la direction Transition Écologique du Grand Narbonne.
« Nous construisons un écosystème coopératif qui répond à trois enjeux : aider les ménages modestes, réduire les déchets du BTP et lutter contre la précarité énergétique. C'est ça, la force du modèle »
A Sigean, les premières fondations
Pour que le modèle économique fonctionne, il faut un lieu de stockage.
La Société d'Économie Mixte Alenis joue alors le trait-d'union et déniche la pièce manquante : un partenaire foncier, la ReServe, à Sigean, à seize kilomètres de Narbonne. « C'est une démarche très coopérative, où la confiance, la proximité et la spontanéité ont joué un rôle important », souligne Véronique Marty. Pour la ReServe, l'intérêt est double : valoriser les déchets de ses chantiers tout en s'inscrivant dans une dynamique territoriale vertueuse.
Les premières expérimentations démarrent avec des dons de laine de verre, laine de bois. L'objectif : donner à voir ce qu'il est possible de faire avec les seuls dons reçus, et convaincre de nouveaux partenaires de rejoindre l'aventure.
Un tournant réglementaire
La donne a changé en 2025. L'Agence nationale de l'habitat (Anah) a publié une circulaire reconnaissant les dons de matériaux neufs dans les programmes de travaux éligibles à ses aides. Un signal fort, qui ouvre la porte à un acteur jusqu'alors absent de la filière : les entreprises du bâtiment. Désormais incitées à donner, elles peuvent contribuer en grand volume. Le résultat est immédiat : une soixantaine de palettes d'isolant récupérées, pour une valeur de 60 000 euros. Des économies considérables en perspective pour les ménages précaires.
Mais la vraie nouveauté va plus loin. Certaines entreprises du bâtiment acceptent désormais d'intervenir directement chez des ménages en difficulté en utilisant ces matériaux donnés — ce qui est rare : habituellement, elles préfèrent fournir elles-mêmes leurs propres matériaux. Cette implication sociale des acteurs locaux ouvre une nouvelle perspective : développer des chantiers solidaires à plus grande échelle, sur l'ensemble du territoire.
L’écosystème s’élargit
« Pour mobiliser un écosystème, il faut proposer des choses ensemble, même si c’est à titre expérimental », insiste Véronique Marty. De nouveaux partenariats sont sollicités auprès des bailleurs sociaux, maîtres d'œuvre, architectes. La Capeb, le syndicat patronal de l’artisanat du bâtiment, propose de mettre des terrains à disposition pour créer de nouveaux sites de stockage mutualisés. L’agglomération du Grand Narbonne a acquis une plateforme digitale baptisée « Ty Waste », une sorte de « Bon Coin du réemploi » à l'échelle du territoire, pour mettre en relation donneurs et bénéficiaires en complément de la plateforme SoliBât. « Le but est de générer un écosystème le plus large possible, au profit de l'environnement et de la lutte contre la précarité. Soli'bât n'est pas qu'une plateforme de réemploi. C’est un projet répondant aux enjeux du territoire », résume Gwenaëlle Roques.
« Pour mobiliser un écosystème, il faut proposer des choses ensemble, même si c’est à titre expérimental »
Contact : Véronique Marty, [email protected]
Article réalisé par Eric Allermoz, journaliste