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« L’approche patrimoniale est l’une des réponses à la dégradation du vivant »
En juin 2025, AgroParisTech, la Fondation AgroParisTech et l’Union nationale des CPIE créaient la chaire de mécénat Patrimoines communs et facilitations stratégiques. Objectif ? Promouvoir l’approche patrimoniale, tout à la fois corpus scientifique et démarche stratégique développée par Henry Ollagnon. Raphaëlle Gasc, directrice de l’Union nationale des CPIE et Ludovic Serin, chargé de mission, nous expliquent cette démarche.
L’Union nationale des CPIE est membre fondateur de la chaire AgroParisTech consacrée à la démarche patrimoniale. Pourquoi ce rapprochement ?
Raphaëlle Gasc
Le corpus conceptuel, scientifique, procédural, pédagogique, empirique de l’approche patrimoniale a 35 ans. Il a été développé par Henry Ollagnon, créateur au début des années 90 de l’unité de formation et de recherche Gestion du vivant et stratégies patrimoniales à AgroParisTech, notamment dans des contextes où les territoires étaient confrontés à des situations qui semblaient inextricables, comme la question de l’ours dans les Pyrénées ou la crise du barrage de Sivens. Cette approche a montré sa pertinence dans ces situations. Elle est apparue comme un moyen de sortir de l’impasse, de lancer des dynamiques de mobilisation ou remobilisation des acteurs qui leur permettent de dessiner ensemble une trajectoire d’avenir.
Or, le dérèglement climatique et l’effondrement de la biodiversité engendrent déjà et vont engendrer dans les années à venir un nombre croissant de catastrophes écologiques. Faut-il attendre qu’elles surviennent ? A l’évidence, non. Si on développe cette approche aujourd’hui, les liens entre les acteurs seront déjà tissés et les territoires seront beaucoup plus résilients. Cette démarche vieille de plus de trente ans est donc d’une grande actualité.
Quel lien peut-on établir entre les CPIE et cette démarche ? Pourriez-vous nous présenter vos missions ?
Raphaëlle Gasc
Le réseau des centres permanents d’initiatives pour l’environnement (CPIE) a une cinquantaine d’années. Il réunit 90 associations, 1 300 salariés, 10 500 adhérents dans 20 000 communes des territoires ruraux et périurbains, mais aussi dans des villes comme Nancy, Dunkerque, Toulouse, Montpellier... Ces associations, labellisées CPIE, agissent principalement dans trois domaines : la biodiversité « ordinaire » (et pas uniquement celle des sites protégés), l’eau, l’alimentation et l’agriculture durables.
Nous sommes structurés sous la forme d’une union et non pas d’une fédération : l’organisation est ascendante, tout vient des territoires. Les CPIE ont un ancrage régional fort et sont indépendants, notamment par rapport aux collectivités ou à d’autres acteurs du territoire. Ils bénéficient d’une image de neutralité engagée, un atout indéniable quand on souhaite initier et faciliter des dynamiques de coopération d’acteurs.
Dans les années 2010, les CPIE s’aperçoivent qu’ils butent sur différents problèmes : les questions environnementales s’avèrent éminemment complexes, systémiques et les associations sont très souvent freinées par la polarisation croissante des opinions. Les conflits, les résistances font que les projets ne peuvent aboutir, et pendant ce temps, le vivant continue à se dégrader.
Le constat s’impose : personne n’arrive seul à « inverser la courbe » et à construire une trajectoire d’avenir. Ce sentiment d’échec pousse le réseau à chercher de nouvelles voies… jusqu’à ce qu’il croise sur son chemin le corpus de l’approche patrimoniale.
« Le point de départ de cette approche, c’est la prise de conscience du caractère complexe et systémique du vivant »
En quoi consiste cette approche ?
Ludovic Serin
Comme Raphaëlle l’a évoqué, cette approche a été développée et expérimentée il y a 35 ans par Henry Ollagnon,
Le point de départ de cette pensée, c’est la prise de conscience du caractère complexe et systémique du vivant. Si l’on prend l’exemple de la rivière, explique Henry Ollagnon, elle est un « tout » dynamique, en interaction avec le sol, le sous-sol, la faune, la flore, les hommes qui l’utilisent. Un phénomène d’inondation est le résultat de tout un ensemble de décisions humaines : cela peut être la direction départementale des territoires (DDT) qui a modifié son cours pour le tracé d’une route, des propriétaires qui n’entretiennent pas leur terrain, le maire de la commune qui a accepté des autorisations de construire, etc.
Bref, tout est lié. Et donc, si l’on veut résoudre un problème écologique, il faut instaurer une gestion patrimoniale commune de la qualité du vivant. Un acteur isolé serait réduit à l’impuissance.
Comment la déployer ?
Ludovic Serin
L’approche patrimoniale d’Henry Ollagnon est à la fois une pensée et une méthode, une démarche stratégique pour mobiliser les acteurs.
A l’origine, on part toujours d’une « impasse » identifiée par un acteur, qui peut porter sur des questions de biodiversité, d’alimentation, de gestion de l’eau, de bocage, etc.
La démarche prévoit différentes étapes : l’audit patrimonial est une étape clé qui permet de recueillir dans un cadre de confiance l’expertise de tous les acteurs concernés, et de formuler la problématique sur laquelle les acteurs ont un intérêt commun à agir. Cette phase inclut la restitution des réflexions prospectives (où veut-on aller ?) et des propositions d’actions de chacun. S’ensuivent alors le choix des actions à déployer et la mise en place d’une charte entre acteurs, qui établit les co-responsabilités dans la mise en œuvre. Étape ultime, la mise en place d’une gouvernance de gestion émerge sous la forme d’une institution ad hoc pour gérer le patrimoine vivant en commun.
« La démarche patrimoniale crée un sentiment de co-responsabilité des acteurs vis-à-vis du vivant »
Qu’est-ce que cette démarche produit, très concrètement ?
Ludovic Serin
Elle crée un sentiment de co-responsabilité des acteurs et permet de révéler leur attachement à ce patrimoine, qui peut être une rivière, un bocage, une spécificité du territoire.
Pourquoi « révéler » ? Parce que cet attachement est bien là, mais qu’il n’est pas forcément conscient. L’agriculteur est attaché au bocage, à la rivière, sans que cela occupe véritablement son esprit et détermine ses actions. La démarche que j’ai décrite, étape par étape, permet justement de recréer ce lien affectif, sensible entre chaque acteur et ce patrimoine vivant.
Cet attachement est un levier pour l’action, qui permet de mobiliser les acteurs pour prendre en charge la qualité du vivant. Si on est indifférent à son environnement, on n’en prend pas soin.
Très concrètement, cette prise de conscience d’un attachement en commun permet à des agriculteurs conventionnels de discuter de manière constructive avec les agriculteurs bio et des associations de défense de l’environnement, etc. Ils ne sont pas d’accord sur tout, mais ils peuvent s’entendre sur un intérêt commun : par exemple améliorer l’état écologique d’une rivière, pour faire revenir par exemple une espèce de poissons qu’il est d’usage de pêcher dans la région, et en conséquence engendrer une « re-gradation » progressive du vivant.
Chacun se sent responsable. L’agriculteur ne va pas forcément renoncer à supprimer une haie si c’est nécessaire pour son exploitation, mais il va peut-être en récréer une ailleurs et en tout cas, la préservation du vivant fera désormais partie de ses critères de décision.
« Tout ne peut se régler par les normes, l’homme peut aussi prendre en charge activement, volontairement, la qualité du vivant »
Cette démarche se distingue de l’approche exclusivement normative ?
Ludovic Serin
Oui, l’une des idées développées par Henry Ollagnon, c’est que l’on ne peut pas se contenter d’interdire et de bâtir des normes. L’homme peut prendre aussi activement en charge la qualité du vivant, parce qu’il a compris l’intérêt qu’il a à le faire.
Vous avez dit que l’aboutissement d’une démarche patrimoniale consistait dans l’instauration d’une institution patrimoniale. Auriez-vous des exemples à nous donner ?
Raphaëlle Gasc
Tous les territoires ne sont pas à ce niveau de maturité, car cela prend du temps bien sûr, mais on peut en citer au moins trois : l’association de la Plaine de Versailles, Les fermes de Figeac et l’Institution Patrimoniale du Haut-Béarn, qui gère depuis 1994 le territoire « en patrimoine commun » et permet à tous les acteurs d’être des co-décideurs et de rechercher ensemble les meilleurs équilibres. L’approche patrimoniale n’est pas qu’un corpus théorique et méthodologique, elle s’est déjà concrétisée sur plusieurs territoires.
La chaire de mécénat patrimoines communs et facilitations stratégiques vise justement à promouvoir ce type de démarches.
Une chaire consacrée aux patrimoines communs et à la facilitation stratégique
La chaire poursuit trois objectifs :
- Approfondir la connaissance théorique et les savoir-faire en matière de gestion en patrimoine commun (programme de recherche-action, référentiel d’évaluation des démarches, guide de bonnes pratiques)
- Renforcer la formation initiale et continue des professionnels confrontés aux enjeux de la transition écologique (offre de formation labellisée RNCP)
- Diffuser la connaissance de cette démarche de gestion en patrimoine commun du vivant comme levier de transformation dans les organisations et les territoires (rencontres multi-acteurs, club d’acteurs promoteurs de la démarche, cycle de webinaires et colloque annuel).
Pour en savoir plus sur la Chaire portée par la Fondation AgroParisTech : lien
Pour découvrir quelques exemples de démarches initiées par le réseau des CPIE
Pour découvrir quelques exemples de démarches initiées par le réseau des CPIEFacilitations stratégiques
Refonder l'action en commun dans les organisations et les territoires
Première édition
Édité par Hervé Brédif, Ambroise de Montbel
Un ouvrage de référence pour creuser votre compréhension générale du sujet
Interview réalisée par Valérie Lachenaud, journaliste