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« Le territoire devient un acteur du changement  »

Alexeï Tabet, consultant-chercheur et directeur de Télomère Conseil et Timothée Duverger, responsable de la Chaire TerrESS de Science Po Bordeaux, ont réalisé à quatre mains l’état de l'art « Les coopérations économiques territoriales de transition : vers un nouveau champ de recherche » publié par l’ADEME. Ils reviennent tous les deux sur les enseignements de cette plongée dans les dynamiques de coopération.

Quel est l’objectif de l'état de l’art que vous avez publié ?

Alexeï Tabet

Sa raison d’être est de fonder le programme COOP’ÉCO sur une base de connaissances communes. Pour cela, il propose d’éclairer le lien entre le développement territorial et la transition écologique, deux notions qui ont longtemps été traitées séparément. Il s’agit de comprendre comment les dynamiques territoriales peuvent être conçues comme des vecteurs de transition écologique, sociale et économique, mais également comment la transition écologique pose de nouveaux enjeux pour le développement territorial.

Timothée Duverger

Ce travail permet également d’identifier, à travers des travaux existants, les fondements théoriques et empiriques d’un nouveau champ de recherche, les CETT, ouvert au dialogue entre chercheurs, acteurs publics, entreprises et société civile.

Comment avez-vous procédé pour le réaliser ?

Timothée Duverger

Nous nous sommes livrés à une lecture croisée de corpus académiques, rapports institutionnels, évaluations de politiques publiques et initiatives territoriales récentes, sur un périmètre donné : la France, avec une ouverture vers des travaux internationaux sur la gouvernance multi-niveaux et les communs.

Alexeï Tabet

Nous restituons les fruits de cette exploration en trois temps : comment le territoire est devenu une ressource stratégique pour la production (avec les modèles des districts, clusters, milieux innovateurs, SPL), comment a-t-il été redéfini à travers la notion de gouvernance (pluralité des acteurs, institutions, conflits, négociations), et comment la transition écologique s’est-elle saisie du territoire comme cadre de référence (au travers notamment des approches de l’écologie industrielle et territoriale).

Quels enseignements tirez-vous de ce travail ?

Alexeï Tabet 

Le premier est la grande richesse et diversité des approches qui replacent le territoire au cœur du développement socioéconomique ainsi que l’importance des proximités, de la coopération, des apprentissages collectifs. Le territoire n’est plus seulement un cadre géographique, il devient un acteur du changement. 

La gouvernance territoriale marque un tournant : le territoire se mue en un espace politique, institutionnel, de négociation. De nouvelles notions apparaissent, comme les communs territoriaux, la valeur plurielle, la gouvernance polycentrique. C’est par là que la transition écologique, longtemps pensée à d’autres échelles, intègre peu à peu la dimension territoriale. L’écologie industrielle puis l’écologie territoriale replacent le territoire comme acteur de la transition.

 

« On assiste à une convergence progressive entre les travaux de recherche consacrés au développement territorial et ceux qui portent sur la transition écologique »

Alexei Tabet

Timothée Duverger

Du point de vue de la recherche, on constate une convergence progressive entre les travaux qui portent sur le développement territorial et sur la transition écologique. Il y a de fait une proximité conceptuelle entre l’économie territoriale et l’écologie territoriale : les deux reposent sur la coopération, l’apprentissage et la recherche située. 

Par ailleurs, la pertinence de l’échelle « méso », en particulier associée au territoire, apparaît : c’est le lieu de reconfiguration concrète des modèles économiques.  C’est nouveau, car longtemps les recherches liées à la transition écologique se sont focalisées sur l’échelle macro (comment l’État pouvait accélérer la transition écologique, avec des approches comme la taxe carbone) ainsi que l’échelle micro-individuelle, celle des comportements des consommateurs, par exemple. 

Pourriez-vous préciser cette notion de méso-territoire ?

Alexeï Tabet

C’est un espace intermédiaire où se combinent acteurs, ressources et institutions, qui élabore potentiellement ses propres modalités de régulation et de gouvernance, en tension, ou en complémentarité selon les cas de figure avec les régimes macro (les politiques publiques et régulations nationales, européennes, supranationales, mais aussi les dynamiques marchandes globales, etc.) et les logiques micro des acteurs et organisations locales.

Quel rôle jouent ces méso-territoires dans la transition écologique ?

Alexeï Tabet

Le méso-territoire est une échelle charnière de la transition écologique : un lieu de différenciation et de possible bifurcation par rapport aux régimes socio-économiques dominants. Les CETT ne se limitent pas en effet à une optimisation technique ou une gestion incrémentale des flux de matière et d’énergie, elles réorganisent les modes de production, de consommation et d’organisation collective, la régénération des écosystèmes et la réponse aux enjeux de justice sociale et de redistribution.

« L’exemple du PTCE de Tarnos est parlant, car il montre que la question de la transition s’invite « naturellement » dès lors qu’un espace de discussion et de création du commun s’ouvre. »

Alexei Tabet

Pourriez-vous nous donner des exemples de CETT pour illustrer cette dynamique ?

Timothée Duverger

Le modèle des Pôles Territoriaux de coopération économique (PTCE) nous semble particulièrement intéressant même s’il est insuffisamment développé. Tarnos, dans le sud du département des Landes, est notamment un bon exemple. Confronté à un risque majeur de délocalisations, le comité du bassin d’emploi a déployé tout un ensemble de coopérations autour de l’insertion, de la formation et de la qualification. En lien avec les industries locales, notamment Safran, des groupements d’employeurs ont ainsi donné le jour à des centres de formation et ont progressivement étendu leur champ d’action avec la restauration collective puis le maraîchage soutenable, l’éco habitat (pour loger les travailleurs), la mise en place d’une plateforme de mobilité, etc. 

Cet exemple est parlant, car il montre comment la question de la transition s’invite « naturellement » dès lors qu’un espace de discussion et de création du commun s’ouvre entre différents acteurs. Celle-ci s’impose presque d’elle-même. Aujourd’hui, à Tarnos, les acteurs locaux n’envisagent pas une seule seconde de traiter une question sans prendre en compte la transition écologique. Il y a eu de manière évidente un effet de « bascule ».

Le niveau territorial serait donc la bonne échelle pour réaliser cette bascule de la transition écologique ?

Timothée Duverger

Oui, car le territoire est un bel objet partagé. Il peut être un objet flou, traversé de tensions, mais une chose est sûre : autour du territoire, tout le monde peut se retrouver. On vit au même endroit, on peut tenter de penser ensemble les problèmes et construire les solutions…

L’hypothèse que je formulerais, à confirmer par de futurs travaux de recherche, est que l’on peut faire évoluer le référentiel du développement territorial. Aujourd’hui marqué par les logiques d’attractivité et de compétitivité, il peut s’orienter vers les enjeux de la transition. Tous les acteurs ne vont pas forcément s’intéresser à la transition d’emblée, mais dans un deuxième temps, s’ils découvrent que ces enjeux permettent de développer le territoire, de répondre à des besoins sociaux, de garantir des emplois de qualité, de résoudre la crise du logement ou les problèmes de mobilité de la population, etc…   C’est ce renversement qu’il faut opérer : la prise de conscience que la transition écologique peut être un levier du développement territorial. 

« La question de l’ancrage territorial devient majeure pour les entreprises, notamment par le biais de leur politique RSE »

Timothée Duverger

Les entreprises se laissent-elles facilement embarquer dans cette logique de coopération territoriale autour de la transition, alors que sont ancrées dans leur ADN la compétition, la recherche de profits ?

Timothée Duverger

Leur intérêt pour ces questions est certes émergent, mais il faut bien voir qu’il y a une porosité entre les entreprises, leurs dirigeants, et la société qui exprime de nouvelles préoccupations. Cela peut notamment passer par la pression des salariés qui mettent en avant de nouvelles aspirations, ou par le fait aussi que les dirigeants d’entreprises sont également des citoyens, des parents conscients de l’urgence climatique, « challengés » par leurs enfants.

Par ailleurs, la question de l’ancrage territorial devient majeure pour les entreprises, notamment par le biais de leur politique RSE, qui se renforce, du fait de la réglementation, des pressions du marché et de leurs parties prenantes. Elles doivent désormais se poser la question de leur légitimité sur le territoire. Est-ce qu’elles sont connues, reconnues sur le territoire ? Est-ce qu’elles coopèrent avec les autres acteurs ?

Il n’est donc pas utopique de penser que les entreprises peuvent changer de logiciel ?

Timothée Duverger

La coopération est un levier extrêmement puissant, s’il est bien utilisé.  Il ne s’agit pas de nier la compétition, le libre marché, mais on peut les tempérer, les coordonner différemment. 

Auriez-vous un deuxième exemple de coopération ?

Timothée Duverger

Le cas de Preston, une ville en déclin du nord de l’Angleterre est un exemple que j’aime beaucoup car il montre combien le volontarisme des acteurs est un moteur puissant. Quand on veut, on peut !

Vers la fin des années 2000, Preston fait l’objet d’un important projet de revitalisation urbaine porté par des investisseurs londoniens. Sur ce, la crise des subprimes arrive et ces investisseurs décident de se retirer, au début des années 2010. La ville refuse de baisser les bras. Elle se rapproche des autres acteurs locaux, comme l’université, l’hôpital, et décide de mobiliser toutes ses ressources pour le développement économique du territoire : la commande publique, le foncier, le fonds de pension municipal, etc. 

Le résultat est probant. En cinq ans, les entreprises locales passent de 39% de la dépense publique à 81%. Sur la même durée, le chômage, qui était à 6%, descend à 3% et des filières économiques, sous forme de PME ou de coopératives sont désormais en place pour répondre aux appels à projets. 

« Les lignes bougent. Ce sont des signaux faibles qu’il faut saisir et accélérer »

Timothée Duverger

Quelle conclusion donneriez-vous à ce travail ?

Timothée Duverger

Les lignes bougent, ce sont des signaux faibles, qu’il faut saisir et amplifier. D’où l’intérêt du programme COOP’ÉCO et du programme de recherche action participative, pour pouvoir accélérer le mouvement et changer d’échelle. L’enjeu est notamment de fédérer l’ensemble des chercheurs intéressés, de faire dialoguer les disciplines, notamment l’économie, la gestion, la géographie et la science politique, pour la dimension institutionnelle de ces questions.

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