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Quelle place pour les coopérations économiques territoriales de transition dans un monde d'oligopolisation accélérée ?
Fusions-acquisitions, rachats en série, centres de décision qui s'éloignent : l'oligopolisation de l'économie menace l'autonomie des territoires et la diversité entrepreneuriale. Et les secteurs de la transition écologique sont loin d'y échapper. Interview croisée de Nicolas Portier, enseignant à Sciences Po et auteur du rapport « Les territoires aux défis de la concentration des entreprises » et de Philippe Archias, coordinateur à la direction Prospective et Recherche de l'ADEME.
Nicolas Portier
Enseignant à Sciences Po et auteur du rapport « Les territoires aux défis de la concentration des entreprises »
Philippe Archias
Coordinateur à la direction Prospective et Recherche de l'ADEME
Que recouvre précisément le phénomène d'oligopolisation de l'économie ?
Nicolas Portier : C’est un mouvement de concentration économique qui voit un nombre croissant de secteurs dominés par un nombre réduit de grands groupes. Ce phénomène ne se limite pas à une transformation de la concurrence : il conduit à un effet de standardisation des tissus économiques et à une progressive « succursalisation » des territoires. Les centres de décision s'éloignent progressivement des acteurs locaux, ce qui affaiblit leur capacité à orienter leur propre développement.
En d'autres termes, l'oligopolisation réduit la diversité économique et l'autonomie décisionnelle des territoires au profit d'un nombre restreint d'acteurs dominants.
Les conséquences sont tangibles : érosion de la capacité à décider localement, moindre ancrage territorial, appauvrissement de la relation entre les collectivités et leurs interlocuteurs économiques.
Philippe Archias : Ce que décrit Nicolas Portier, nous le voyons aussi du côté de secteurs que nous considérions comme profondément ancrés dans les territoires — et donc peu susceptibles d'être absorbés par de grands groupes – et qui sont en réalité pleinement exposés à ces logiques de concentration. Cela nous oblige à revoir certaines évidences sur la manière dont nous concevons le soutien à l'économie locale.
Quels secteurs illustrent le mieux ce phénomène — et lesquels vous ont le plus surpris ?
Nicolas Portier : Le transport inter-urbain par car est assez emblématique. Dix ans après avoir été ouvert à la concurrence, la situation est proche du monopole. On observe des dynamiques de concentration assez généralisées que ce soit dans la grande distribution, la presse, l’agro-alimentaire, la gestion des services urbains (déchets, eau, assainissement…), les télécommunications. Mais ce qui m'a le plus surpris, c'est l'ampleur du phénomène dans l'économie du quotidien, celle de l'hyper-proximité. On pourrait penser que ces activités échappent à la logique de concentration. C'est tout l'inverse. Le secteur de la santé en est l'exemple le plus frappant — cliniques, radiologie, biologie médicale, cliniques vétérinaires – transformant progressivement un tissu autrefois composé d'acteurs indépendants.
Philippe Archias : Ce constat vaut aussi pour des secteurs clés de la transition écologique, qui sont pourtant souvent présentés comme des espaces d'innovation ouverts. Les énergies renouvelables, les mobilités douces, la rénovation thermique — ces marchés porteurs attirent des acteurs de plus en plus puissants. Les marchés publics eux-mêmes peuvent contribuer à cette dynamique, dans la mesure ou l’introduction de clauses sociales et environnementales peuvent favoriser les opérateurs les plus importants au détriment d'un tissu local de plus petites entreprises (en savoir plus avec le rapport « Développement durable et accès des PME aux marchés publics »).
En quoi ce phénomène doit-il conduire les acteurs publics à revoir leurs politiques de soutien à l'économie ?
Philippe Archias : Cette réflexion nous oblige à interroger nos propres pratiques et les effets parfois inattendus de nos politiques de soutien. Une activité entrepreneuriale accompagnée aujourd'hui peut, demain, être rachetée par un grand groupe, voir son centre de décision s'éloigner et sa stratégie se définir ailleurs. Cela soulève des questions importantes sur la manière dont nous concevons les aides publiques, les marchés publics et les politiques de financement. Il est essentiel d'identifier les secteurs qui résistent le mieux à ces logiques de concentration — de comprendre ce qui préserve leur diversité, leur ancrage territorial et leur capacité d'innovation — pour construire des politiques publiques plus résilientes. C’est le moment d'anticiper et construire des modèles alternatifs avant que de nouveaux cycles de concentration ne se referment sur les secteurs émergents.
Nicolas Portier : Il faut aussi agir sur les règles du jeu. Certaines législations, normes fiscales ou modalités de référencement dans la commande publique avantagent structurellement les firmes de grande taille et évincent les acteurs plus modestes, souvent sans que ce soit voulu. Corriger ces biais systémiques est aussi important que de soutenir directement les alternatives.
Face à la concentration croissante, quels modèles d'entreprise et de développement territorial faut-il encourager ?
Nicolas Portier : Les grandes entreprises et ETI ne représentent que 0,15 % des acteurs économiques, mais concentrent plus de la moitié des emplois marchands. Cette réalité ne doit pas faire oublier le rôle déterminant des PME, des TPE et des entreprises ancrées localement. Le modèle français se bipolarise et il faut œuvrer à maintenir sa diversité : groupes régionaux, collectifs d'entreprises à logique coopérative, groupes familiaux. Le modèle des SCIC, qui associe collectivités, salariés, usagers et partenaires autour d'un projet commun, offre à cet égard une voie intéressante.
Comment permettre aux coopérations économiques territoriales de changer d'échelle sans reproduire les logiques de concentration ?
Philippe Archias : C'est le défi central. Les modèles coopératifs, par leur gouvernance partagée et leur ancrage local, offrent des garanties précieuses. Mais leur statut, à lui seul, ne les protège pas contre les risques de concentration. La question est celle du financement du changement d'échelle : il est encore difficile d'identifier des acteurs capables d'accompagner durablement ces projets sans les pousser vers des modèles de croissance qui les éloignent de leur mission initiale. Les pouvoirs publics ont un rôle essentiel : mieux intégrer ces formes de coopération dans les politiques de financement et la commande publique, développer des outils adaptés — fonds territoriaux, capitaux patients, investisseurs à impact — qui acceptent des horizons de rentabilité plus longs.
Nicolas Portier : En consolidant ces formes d'organisation, on renforce non seulement l'activité économique, mais aussi la capacité des territoires à conserver leurs centres de décision et à maîtriser leur développement. C'est, au fond, une question démocratique autant qu'économique.
Pour aller plus loin
Nicolas Portier. Les territoires aux défis de la concentration des entreprises. La fabrique d’oligopoles qui transforme le capitalisme français et les économies locales (2000-2025). > accès au document
Nicolas Portier : L’"oligopolisation" de l’économie affaiblit l’autonomie décisionnelle des territoires. Localtis, Banque des territoires > accès au document
Interview réalisée par Eric Allermoz, journaliste