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Le Revenu de Transition Écologique
L’art de redonner du sens à l'économie de territoire
Le Revenu de Transition Écologique (RTE) suscite un intérêt croissant auprès de nombreux acteurs — citoyens, élus, entrepreneurs, associations, acteurs de l’ESS. Bien que les expérimentations soient encore limitées, certains y voient une brique prometteuse d’un modèle qui tenterait de réconcilier écologie, social et ancrage territorial. Ainsi qu’un outil pour redonner du sens au travail et à l'action. Entretien avec Sophie Swaton, philosophe et économiste, maître d'enseignement et de recherche à l'Université de Lausanne, fondatrice de la Fondation Zoein — du grec ancien, « vivre »), — et conceptrice du Revenu de Transition Écologique et Jean-Christophe Lipovac, directeur de l'association Zoein France, créée en 2019 pour porter et expérimenter le RTE sur les territoires français. ·
Le RTE est souvent présenté comme une forme de revenu universel. C'est une image séduisante — mais en quoi est-ce réducteur ?
Sophie Swaton : Il y a des points communs, mais aussi de réelles différences. Je m'intéresse depuis longtemps aux modes de prestation des aides sociales. Ma thèse portait notamment sur les fondements économiques, éthiques et philosophiques du revenu de base inconditionnel. Et c'est précisément dans ce cadre que j'ai proposé un autre modèle — les prémisses de ce qui allait devenir le RTE —, en intégrant les enjeux environnementaux aux questions sociales et du travail.
La différence principale tient au cadre éthique. Le revenu de base inconditionnel s'inscrit dans une perspective libertarienne : il s'agit de verser à chaque individu un revenu régulier, sans condition de ressources ni exigence de contrepartie. Le RTE, lui, s'inscrit davantage dans la logique de l'économie sociale et solidaire. Ce n'est pas un revenu qui va de soi, accordé simplement parce qu'on existe. Il est conditionné à une contrepartie : produire un impact positif sur l'environnement et sur le lien social. C'est aussi, et c'est essentiel, un revenu pensé comme transitoire — pas éternel.
Concrètement, qu'est-ce que le RTE apporte de plus qu'un simple versement d'argent ?
Sophie Swaton : Il a vocation à soutenir des activités à impact écologique et social positif qui ne disposent pas encore de la reconnaissance ni des ressources financières suffisantes, le temps qu'elles trouvent leur place dans un autre modèle de société. Par ailleurs, le RTE s'accompagne d'une formation, d'un suivi individualisé, d'une mise en réseau car il s'inscrit dans une dynamique collective et coopérative ancrée sur un territoire donné.
Ce dispositif dessine en creux un nouveau modèle économique : inscrit dans les limites de la Terre, fondé sur des activités pourvoyeuses d'emploi, qui font sens et qui prennent soin du vivant.
Ce nouveau modèle économique repose sur la coopérative de transition écologique (CTE). Comment la définir ?
Sophie Swaton : Le RTE soutient des activités entrepreneuriales qui se tiennent dans le cadre de projets collectifs territoriaux, et pas simplement des entrepreneurs seuls. La coopérative de transition écologique a pour objectif de faciliter la transition dans toutes ses dimensions — environnementale, économique et sociale — sur un territoire donné. Elle peut prendre différentes formes juridiques, mais la plus adaptée est la Société coopérative d'intérêt collectif. Cette structure, héritée d'un mouvement utopique du XIXe siècle, porte une idée forte : au-delà des seuls sociétaires et administrateurs, elle permet de fédérer une pluralité d'acteurs autour d'un projet territorial commun.
Sa grande force, c'est sa transversalité. Décider ensemble, choisir ensemble les critères de sélection des entrepreneurs, les types d'activités soutenues, le montant, la fréquence et le taux de reversement du RTE — c'est cela, la CTE. C'est un idéal concret, qui prend du temps, mais c'est précisément là que réside son intérêt : construire collectivement, en impliquant ceux qui habitent et font vivre le territoire. L'enjeu, au fond, est de mettre en œuvre un modèle économique incarné et autonome, capable de rendre le territoire résilient.
« Nous avons créé un fonds de soutien qui fait le pari de la philanthropie pour amplifier ces initiatives — et nous ambitionnons d’ici 2032 d’essaimer les coopératives de transition écologique sur l'ensemble des territoires »
Concrètement, qui porte le RTE sur le terrain — et où en est-on aujourd'hui ?
Jean-Christophe Lipovac : L'association Zoein France, créée en 2019, a pour objet de promouvoir le RTE et d'accompagner sa mise en œuvre dans des expérimentations territoriales. Elle a vu le jour en même temps que les premières coopératives de transition écologique en France : la Coopérative TILT, à l'initiative de la ville de Grande-Synthe et de Zoein, l'écosystème Tera en Lot-et-Garonne, et la Coopérative Audyssée dans la haute vallée de l'Aude.
Depuis 2019, le réseau est passé de 3 à 7 expérimentations en France, toutes engagées dans la structuration d’une coopérative locale de transition écologique. Ce sont aujourd'hui 85 porteurs de projets qui sont accompagnés — sans que tous perçoivent nécessairement un RTE.
A quoi ressemble le soutien apporté à ces porteurs de projets ?
Jean-Christophe Lipovac : Le RTE peut prendre différentes formes : avance de trésorerie, investissement de départ, ou complément de salaire. Il ne se substitue pas aux aides existantes. Dans l'Aude, par exemple, il représente 400 euros par mois pendant un an —
un minimum, mais suffisant pour permettre à chaque porteur de projet de s'engager pleinement, d'intégrer la coopérative sous contrat et de sécuriser la suite de son parcours.
Nous avons créé un fonds de soutien qui fait le pari de la philanthropie pour amplifier ces initiatives et consolider les nouveaux modèles économiques qu’incarnent les Coopératives de Transition Ecologique — et nous ambitionnons d’ici 2032 d’essaimer les coopératives de transition écologique sur l'ensemble des territoires et d’inscrire pleinement le RTE dans les politiques publiques.
Cargoélan, projet visant à développer la cyclologistique sur le territoire de Dunkerque, bénéficie du RTE.
Quels sont les freins principaux que vous rencontrez — financiers, politiques, culturels ?
Sophie Swaton : Le politique est souvent le premier obstacle... Non pas qu'il faille un soutien actif à tout prix — mais au minimum, ne pas mettre des bâtons dans les roues. Il y a aussi les facteurs humains, les egos. Construire ensemble sur le long terme, c'est un travail de gouvernance exigeant, à l'intérieur même des collectifs.
Il faut également savoir s'inscrire en complémentarité avec les dispositifs existants, comme le territoire zéro chômeur de longue durée, plutôt que de prétendre tout réinventer.
Et puis il y a un risque qu'on sous-estime souvent : au nom d'un idéal, le surinvestissement. Ces collectifs peuvent générer de la souffrance au travail si l'on ne prend pas soin, dès le départ, de bien cadrer la gouvernance et de gérer les risques humains.
« Nous n’avons pas encore de label CTE/RTE, c’est une piste envisageable. Ce serait une étape vers la reconnaissance publique de ce que ces modèles représentent. »
Quelle est la place de la recherche dans cette démarche ?
Sophie Swaton : Elle est essentielle. L'association coordonne et mène des projets de recherche autour des nouveaux modèles socio-économiques et démocratiques. La recherche-action que nous animons vise à produire des enseignements à partir d'expériences tangibles — car il n'existe pas de modèle unique de RTE ou de coopérative de transition écologique. À partir des terrains, nous misons sur la capacité d'innovation des acteurs locaux et des collectivités, et nous tirons des enseignements ensemble.
En plus des soutiens aux entrepreneurs, la fondation apporte 30 000 euros par territoire et par an pendant trois ans : une partie finance un poste de coordinateur-facilitateur, une autre — 10 000 euros — est dédiée à la recherche, via des thèses et des mémoires. J'avais besoin que des chercheurs se penchent sur ces nouveaux modèles : ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas, ce qui est reproductible, les freins, les dynamiques à l'œuvre. C'est un chantier passionnant.
Vous lancez en 2025 un référentiel commun d'évaluation du RTE co-produit avec les sept collectifs. Pourquoi maintenant, et qu'espérez-vous mesurer ?
Jean-Christophe Lipovac : Il s'agit de mieux mesurer et analyser ce que produisent les coopérations locales, de tirer des enseignements sur les différents modèles de coopératives qui émergent — nous en avons deux ou trois — et de travailler sur nos théories du changement. Ce référentiel, c'est un ensemble de repères : une convention de valeurs partagées au sein du réseau, des outils pour analyser ce que nous produisons, comment nous produisons ces transformations — sur les territoires, sur les nouveaux modèles économiques, sur les nouvelles façons de coopérer, de travailler, de financer la transition.
En pratique, nous animons une démarche d’évaluation ouverte et participative, car il est indispensable de créer les conditions du dialogue et d’une délibération collectivement sur la valeur produite avec l'ensemble des parties prenantes.
Nous n’avons pas encore de label CTE/RTE, c’est une piste envisageable. Ce serait une
étape vers la reconnaissance publique de ce que ces modèles représentent.
Certaines expérimentations utilisent une monnaie citoyenne locale. Qu'est-ce que ça change, concrètement, pour les entreprises du territoire ?
Jean-Christophe : C'est un outil mobilisé dans quatre expérimentations sur sept. Dans l’Aude, 50 souriants (équivalent à 50 euros) sont versés par mois aux porteurs de projets. Chez Tera, par exemple, c'est l'Abeille : trois salariés en bénéficient aujourd'hui, en complément de leur revenu d'activité classique.
Une partie du RTE est versée en monnaie locale, pour soutenir les logiques de circuits économiques de proximité.
L'idée est simple : impossible d'aller dépenser ses Abeilles sur Amazon ou à l'autre bout du monde. Une fois convertie, cette richesse ne peut plus fuir vers la finance globale — elle reste sur place, disponible pour financer des projets locaux. L'enjeu, c'est de reterritorialiser l'économie, dans une perspective de transition.
Versé en monnaie citoyenne locale, le RTE garantit aussi une demande solvable pour les entreprises du territoire. C'est à la fois un outil de financement de la transition et un outil de justice sociale.
Dans dix ans, si le RTE a réussi, à quoi ressemblera un territoire qui l'a pleinement adopté ?
Sophie Swaton : L'idéal, c'est qu'il n'y ait plus besoin de RTE. Comme son nom l'indique, c'est un revenu de transition — une aide pour répondre à une situation d'urgence économique, écologique et sociale. Le rêve, c'est qu'on n'en parle plus, parce que toutes les activités seront inscrites dans une logique d'impact positif. Ce sera la norme.
Un territoire réussi, c'est un territoire où le vivant a été réintroduit dans la ville : des étangs, du débétonnage, des arbres, des parcs. Ce n'est pas un horizon de privations et angoissant — c'est un horizon joyeux. Des formes innovantes de vie, de lien social, de culture. L'accès à des produits de qualité, un revenu qui permet de vivre dignement, de vivre ensemble.
Ça va bien au-delà d'un simple modèle économique. Comme aurait pu le dire le philosophe Charles Fourier, un vrai travail qui fait sens vaut mieux qu'un loisir subi. C'est peut-être ça, la meilleure définition d'un territoire en transition accomplie.
A LIRE
Le reportage sur "Le collectif Tera, un territoire rural pilote face aux transitions" qui bénéficie du Revenu de Transition Ecologique.
Pour aller plus loin
« Penser l’action sociale à partir des communs environnementaux : enjeux et limites d’une expérimentation participative et délibérative », Benoît Prévost, Revue française des affaires sociales.
« Le revenu de transition écologique : allier le social et l’écologie pour créer de nouveaux emplois », par Sophie Swaton.
Le wiki de la communauté apprenante du réseau Zoein
La Revue Économique et Sociale, volume 81 décembre 2024 ISSN 0035-2772
Les livres de Sophie Swaton : « Primauté du vivant, Essai sur le pensable » et « Retour sur Terre. 35 propositions »
Interview réalisée par Eric Allermoz, journaliste