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« Le travail de recherche permet de mettre en récit l’expérience »
Marie Dagonneau mène en parallèle une thèse sur la caractérisation et les dynamiques d’éclosion des tiers lieux et son engagement en tant que salariée au sein des Jardins de la voie romaine. Comment l’action de terrain enrichit-elle le travail universitaire et réciproquement ? Ses réponses croisées avec celles de Timothée Huck, directeur du réseau de tiers lieux agricoles à vocation sociale.
« L’apport de la recherche est fondamental pour un projet comme le nôtre, car nous avons besoin d’une assise théorique. »
MARIE DAGONNEAU, vous êtes chargée de mission aux Jardins de la voie romaine et doctorante. Quel est le sujet de votre thèse ?
M.D. : Son intitulé, susceptible d’évoluer par la suite, est « caractérisation et dynamique d’éclosion des tiers lieux : approche innovante du développement local ou institutionnalisation de démarche alternative ? » *. Ce travail part du constat qu’il existe, en France, plusieurs écoles de pensée appréhendant les tiers lieux et une grande diversité de propositions, plus ou moins institutionnalisées. Mon travail consiste à étudier le degré d’institutionnalisation de ces projets et leur impact en termes de transformation du territoire.
Comment le projet Les Jardins de la voie romaine s’insère-t-il dans cette recherche ?
M.D. : J’étudie trois types de tiers lieux : l’Escale Combleux au coeur de la métropole orléanaise, qui noue des liens étroits avec l’institution ; le Cercle, qui fonctionne sans subvention, et les Jardins de la voie romaine, qui se situe dans une position intermédiaire. Ce réseau collabore avec l’institution et en même temps, parvient à la faire évoluer.
Être à la fois acteur et chercheur,n’est-ce pas compliqué ?
M.D. : C’est un pas de côté par rapport àla position habituelle du chercheur, qu’on fantasme neutre et objectif. Là aussi, on fait bouger les lignes… De mon côté, je trouveimportant d’être en immersion dans le projet, de vivre les choses pour bien les saisir. Rien ne remplace le vécu. Et cela permet un dialogue très fécond entre la recherche et le terrain, des allers retours permanents entre les deux. En rédigeant la thèse, je dois retrouver une position de neutralité. C’est la difficulté de l’exercice, mais en même temps, tout son intérêt !
TIMOTHÉE HUCK, qu’apporte Marie à la trajectoire des Jardins de la voie romaine ?
T.H. : L’apport de la recherche est fondamental pour un projet comme le nôtre, car nous avons besoin d’une assise théorique. Marie, géographe sociale, apporte une pensée construite du rôle du tiers lieu. Son travail permet de conscientiser les choses et de modifier nos gestes : la pensée accompagne le geste, et le modifie en même temps que nous le produisons.
À titre personnel, je n’envisage pas la recherche autrement que dans le cadre de la recherche-action, où le chercheur joue un rôle actif dans la vie et la transformation du projet. Marie est aussi précieuse car elle met en récit nos actions. C’est important car l’approche des Jardins de la voie romaine se veut transformative et court le risque de ne pas être comprise, par les décideurs, les partenaires, le public.
Vous retrouvez-vous, Marie, dans cette expression de « mise en récit » ?
M.D. : C’est un aspect important de mon travail, pour faire comprendre ce que nous faisons. Si l’on se cantonne au quantitatif — ce qui correspond à l’approche courante d’évaluation- on passe à côté de l’essentiel, car la plupart des phénomènes générés par un projet comme le nôtre sont immatériels. Pour rendre compte de son impact, il faut raconter la transformation qu’il opère sur le territoire et les citoyens, il faut évoquer les sourires, les moments de grâce, les nouveaux liens tissés. Cette vitalité des projets doit transparaître dans ma thèse que j’imagine, là encore de manière peu orthodoxe, offrir une dimension autobiographique pour rendre compte de mon expérience, à la manière de certains ethnologues…
Timothée, où en êtes-vous dans le maillage du territoire par des tiers lieux agricoles à vocation sociale ?
T.H. : Notre objectif est de multiplier les tiers lieux agricoles à vocation sociale. Quatre sont déjà en place et deux sont en construction : L’espérance, tiers lieu nourricier à Grenevilleen- Beauce, l’aire des Jardins du Loiret, tiers lieu agricole à Beaune-la-Rolande. Mais nous jouons aussi un rôle d’infusion des pratiques (ce que l’on appelle l’effet « sachet de thé ») : plusieurs fermes biologiques à proximité ont développé par mimétisme des activités similaires aux nôtres. Le maillage du territoire passe aussi par le soutien à l’émergence de tiers lieux partenaires, que nous souhaitons accompagner à travers de l’ingénierie de projets, de l’appui et le développement d’une communauté apprenante
* Thèse rattachée au laboratoire CEDETE (Centre d’Études pour le développement des territoires et l’environnement) de l’Université d’Orléans, financée par la Région Centre-Val de Loire.