-
« La recherche-action se construit avec les acteurs, pas à côté d’eux »
Comment la recherche peut-elle enrichir l’action locale, et inversement ? Le Clus’Ter Jura et le laboratoire Ruralités de l’Université de Poitiers en font la démonstration. Ensemble, ils explorent les ressorts de l’Entrepreneuriat Coopératif de Territoire (ECT), un modèle d’innovation économique et sociale ancré dans les réalités locales. Dans cet échange croisé, Lucie Coulon et Marie Ferru reviennent sur une expérience de recherche-action menée au plus près des acteurs du territoire.
Lucie Coulon
Directrice générale de Clus’Ter Jura
Marie Ferru
Professeure de géographie à l’Université de Poitiers, chercheuse au laboratoire Ruralités
Pouvez-vous nous présenter en quelques mots Clus’Ter Jura ?
Lucie Coulon : Clus’Ter Jura, c’est un atelier de projets de territoire installé dans le Pays Lédonien, dans le Jura. Nous existons depuis dix ans et sommes labellisés Pôle Territorial de Coopération Économique (PTCE). Notre objectif : créer des activités économiques qui soutiennent les transitions écologique, sociale et économique du territoire.
Concrètement, nous avons contribué à faire émerger une dizaine d’activités nouvelles en nous appuyant sur les ressources locales — qu’elles soient matérielles, humaines ou sociales. Notre coopérative réunit aujourd’hui une centaine de sociétaires : citoyens, entreprises, associations, collectivités… Notre travail repose sur trois métiers : animer le territoire, en organisant des temps collectifs où naissent les idées ; accompagner les projets coopératifs, pour aider les collectifs à structurer des projets complexes ; et enfin expérimenter et apprendre, à travers notre programme de Recherche et Développement (R&D) sociale et territoriale.
En quoi consiste justement cette R&D sociale et territoriale ?
Lucie Coulon : Dès nos débuts, nous avons cherché à interroger nos pratiques. En 2018, nous avons décidé de formaliser cette démarche avec un véritable programme de R&D territoriale. La première phase, menée dans le cadre d’une thèse CIFRE, a permis de théoriser le concept d’Entrepreneuriat Coopératif de Territoire (ECT) : un modèle d’entrepreneuriat collectif adapté aux zones de faible densité, où les acteurs s’organisent pour créer de la valeur économique, sociale et environnementale. Cette première phase a aussi révélé certaines limites, notamment la difficulté pour un porteur de projet individuel de s’approprier une idée issue d’un collectif.
Marie Ferru : La seconde phase, lancée début 2023 pour trois ans via ce programme de R&D sur l’ECT, approfondit et vérifie les résultats issus de la thèse Cifre. La partie scientifique du programme est portée par le laboratoire Ruralités de l’Université de Poitiers et repose sur un comité scientifique d’une quinzaine de chercheurs experts de différents laboratoires et différentes disciplines. L’objectif : tester sur le terrain les conditions d’émergence et de structuration de l’ECT. Nous nous appuyons sur des données issues du terrain, collectées par nous-mêmes, par des groupes d’étudiants ou par des stagiaires mais également sur les données du Clus’Ter Jura, pour mieux comprendre ce qui favorise ou freine l’ECT.
Pourquoi la recherche-action s’applique-t-elle particulièrement bien à votre champ d’action ?
Marie Ferru : La recherche-action se construit avec les acteurs directement impliqués dans la thématique, à savoir ici l’ECT. Elle repose sur la co-construction, l’échange et l’expérimentation commune avec Clus’Ter Jura. Les hypothèses scientifiques sont directement expérimentées et les résultats sont mobilisées par les acteurs du terrain tout en permettant la production de connaissances solides remobilisables pour d’autres acteurs et généralisable à d’autres territoires.
Bien que le comité scientifique alterne ateliers conceptuels et immersions sur le terrain, cette approche n’aurait pas été possible sans le financement d’un poste d’ingénieur territorial dédié à ce programme, qui assure le lien entre l’équipe Clus’Ter Jura et le comité scientifique et favorise les interactions, l’échange de connaissances entre ces deux mondes.
Lucie Coulon : Pour nous, c’est une méthode très structurante. Elle nous apporte du recul, des temps d’analyse et des apports extérieurs sur nos pratiques quotidiennes. Cela renforce notre cohésion d’équipe et notre capacité à apprendre collectivement.
Quels sont les principaux enseignements de ce programme de recherche-action ?
Marie Ferru : Le programme de R&D sur l’Entrepreneuriat Coopératif de Territoire s’achève fin 2025. Nous avons identifié plusieurs piliers de l’Entrepreneuriat Coopératif de Territoire (voir encadré). Certains s’avèrent indispensables — comme l’ancrage territorial ou la réponse à un besoin local —, d’autres varient selon les contextes. Ce modèle est systémique et adaptatif : il n’existe pas de recette unique. Pour Clus’Ter Jura, cela signifie adapter l’accompagnement aux spécificités de chaque projet. Il faut savoir ajuster les outils, faire preuve de souplesse et d’écoute. Un numéro spécial de la revue Horizon Public présente d’ailleurs les premiers résultats de cette recherche-action. Et une grande journée de restitution et de débats a eu lieu à Dijon, le 27 novembre dernier, avec les acteurs impliqués dans cette recherche-action.
Zoom sur les principales conclusions du programme
Le programme de recherche suggère qu’il n'y a pas un modèle unique d’ECT : l'analyse systématique d'un grand ensemble de projets révèle une diversité de cas sans qu’il soit possible d’associer précisément des caractéristiques systématiques ou de proposer des typologies significativement représentatives. Toutefois, l’analyse fine de ces projets révèle deux conditions indispensables à son émergence : un projet pour le territoire (répondant à un besoin territorial et bénéficiant d’une forte adhésion locale) et un projet par le territoire (s’appuyant sur les ressources, trajectoires et opportunités locales). Dans ce cadre, l’ECT repose sur des modalités de développement spécifiques relevant d'une posture entrepreneuriale collective et hybride, mêlant gouvernance partagée (où la coopération est initialement importante mais doit rester un moyen et être ajusté en fonction des besoins), pluralité de statuts et ajustements continus suivant une logique davantage effectuale que procédurale. Le développement de l’ECT nécessite enfin une intermédiation territoriale, qui repose pour le pays Léonien à la fois sur un intermédiaire territorial (Clus’Ter Jura) et des dispositifs publics territorialisés (PTCE, Crepite, PAT...) et favorise l'émergence de communs, relie les acteurs, structure les dynamiques et favorise ainsi l’émergence d’un véritable écosystème entrepreneurial territorial.
Quel regard portez-vous sur l’émergence de la dynamique COOP'ÉCO ?
Lucie Coulon : La dynamique COOP’ÉCO permet de relier plusieurs territoires engagés dans des démarches similaires. Si notre programme a permis d’approfondir le modèle de l’ECT, beaucoup de questions restent ouvertes. COOP’ÉCO nous offre un espace collectif pour continuer à apprendre, échanger et mutualiser les expériences.
C’est une manière de prolonger la recherche-action dans une logique de réseau : ne plus expérimenter chacun de son côté, mais avancer ensemble, en coopérant. Une belle illustration, finalement, de ce que nous défendons depuis toujours : la coopération comme moteur d’innovation territoriale.
Hors-série Horizons public
Un numéro spécial d'Horizons publics consacré au programme de recherche du cluster Jura
Autres références bibliographiques
Henrion, C. (2024). Créer une dynamique de coopération entrepreneuriale dans un territoire de faible densité: le cas du Clu's Ter Jura (Doctoral dissertation, Université Panthéon-Sorbonne-Paris I).
Henrion, C. (2024). «Start-Up de Territoire» à Lons-le-Saunier: impacts et limites d’un événement collaboratif entrepreneurial. Entreprendre & innover, 5859(1), 91-101.
Henrion, C. (2022). Événements collaboratifs d’innovation et entrepreneuriat territorial: une étude exploratoire. Innovations, 69(3), 163-198.
Chabaud, D., Pratlong, F., & Baudet, S. (2024). L’entrepreneuriat de territoire: construire l’action locale pour répondre aux défis. Entreprendre & innover, 5859(1), 5-14.
Chabaud, D., Slitine, R., & Nicolas, M. (2024). Comment construire l’entrepreneuriat de territoire? Retour d’expérience d’un acteur engagé. Entreprendre Innover, 5859(1), 154-164.
Ferru, M., & Texier, E. (2025). Conditions de réussite des projets entrepreneuriaux en contexte de réindustrialisation: le cas de deux projets agro-alimentaires bio en territoires ruraux. RIMHE: Revue Interdisciplinaire Management, Homme & Entreprise, 59(2), 6-24.
Ferru, M., & Texier, É. (2023). La réindustrialisation des territoires ruraux peu denses? L’implantation d’un projet ambitieux au défi des proximités. EchoGéo, (63).
Ferru, M., & Omer, J. (2024). Dimension collective des projets d'innovation sociale: l’apport des chaines relationnelles. Analyse de réseaux pour les sciences sociales, (Papers).
Omer, J., & Ferru, M. (2023). Innovations sociales et transitions: quels freins pour quelle (s) proximité (s)?. innovations, 71(2), 217-251.
Omer, J., Ferru, M., & Réale, M. (2024). La recherche et développement sociale: apparition, contours et principes. Management international= International management= Gestión internacional, 28(4), 94-105.